Retrouver les voix des femmes oubliées: une analyse de la langue de l’amitié entre parents chez les Dames des Roches et Marie de Gournay

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    Si l’on pense à l’écriture féminine française du seizième siècle, on tend à se concentrer sur les contes de Marguerite de Navarre et la poésie de Louise Labé. Mais elles n’étaient pas les seules femmes à écrire et à essayer de surmonter les contraintes placées sur elles par leur genre. Cet exposé examine la correspondance du duo mère-fille Madeleine (1520-1587) et Catherine des Roches (1542-1587), 96 lettres adressées par la plupart aux anonymes qui avait probablement assisté à leur salon poitevin, par rapport à celle de Marie de Gournay (1565-1645), dont une douzaine de lettres aux érudits célèbres y compris Michel de Montaigne et Juste Lipse restent. Sans parents qui voulaient l’aider à remplir son potentiel intellectuel, cette dernière a adopté Montaigne comme père d’alliance.

    Les trois femmes se sont toutes servies de l’écriture pour montrer qu’elles méritaient une place dans le monde intellectuel, toujours dominé par les hommes et leurs traditions masculines : pour y accéder, il fallait une éducation humaniste et souvent de connaissances influentes, ce qui était bien moins commun entre les femmes qu’entre les hommes. On verra la façon dont elles ont adapté le langage traditionnel de l’amitié parfaite, comme l’avaient définie Aristote et Cicéron de manière à influencer énormément le traitement littéraire de l’amitié, afin de parler de leurs relations familiales. Elles reproduisent cette rhétorique masculine en la mélangeant aux termes familiaux dans le cadre du genre épistolier et, quand c’est nécessaire, en raison de la grammaire, elles la féminisent, ce qui est toute une déclaration : elles avaient le courage d’adapter un système masculin à leurs propres besoins. Cette combinaison du langage de l’amitié et ceux de la famille rend leur usage des conventions de la lettre familière telles que les salutations conventionnelles, la politesse et l’humilité, original et personnalisé.

    Certes, il existe des différences entre le corpus des des Roches et ceux de Gournay quant au nombre de lettres et au contexte de publication. Les des Roches avaient toujours eu l’intention de publier leurs lettres tandis que celles de Gournay étaient censées rester privées. Il ne faut pas oublier ces différences, mais néanmoins, les deux recueils nous offrent de perspectives très différentes qui révèlent la flexibilité de la lettre familière et les manifestations variées du même thème selon les circonstances de l’écrivaine. En comparant la langue employée pour décrire la relation biologique entre les des Roches et celle utilisée pour la relation adoptive entre Gournay et Montaigne, on obtient un aperçu sur les différences entre leur situations personnelles: Gournay, orpheline et d’une classe sociale plus basse que celle des Dames des Roches, doit constamment justifier sa présence dans la sphère intellectuelle et l’affection de son père d’alliance envers elle, tandis que les des Roches présentent une image solide et unifiée de mère et fille : Gournay dépend de Montaigne, les des Roches dépendent l’une de l’autre. On voit que malgré ces différences, la rhétorique de ces trois femmes se ressemble de plusieurs façons : les traditions masculines qu’elles adoptent et adaptent à leur propre situation pour décrire leurs amitiés et leurs relations parentales, leur permettent de trouver leur propre place dans un monde masculin et de mettre en question les normes acceptés quant à leur rôle sociétal et à la lettre familière.

    Ce qui est particulièrement intéressant quant à Gournay et Montaigne, c’est que c’est la première fois que le terme « fille d’alliance » apparaît dans la littérature française, donc on voit la création d’un nouveau genre de relation qui est créé pour et par une femme. L’équivalent masculin, « fils d’alliance », n’existe pas à cette époque. Ce terme et le vocabulaire qui y est lié marque alors un moment où une femme peut fixer un concept dans la littérature française qui décrit exactement sa situation. Il est bien clair que le langage n’emprisonne pas ces femmes, il les aide à se libérer.

 

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