Performer un ethos de « femme noire dominante » par le corps et le langage : la whitisation au croisement des rapports de race, de genre et de classe

    Par Suzie Telep

    Cet article s’inscrit à la fois dans les champs de la sociolinguistique, de l’anthropologie linguistique et des Postcolonial Studies. Il se propose d’analyser le rôle du corps et du langage dans les processus de subjectivation politique chez une militante racialisée, dénommée Emilie, consultante dans le domaine de la mode et du luxe. Le corpus recueilli, constitué de vidéos youtube d’interactions médiatiques et de photographies, a été constitué au cours d’une enquête ethnographique de deux ans dans une association panafricaine de militants afrodescendants d’origine camerounaise à Paris, visant à analyser les formes de la « whitisation symbolique » chez ces sujets racialisés, soit l’ensemble des pratiques langagières et sémiotiques consistant à imiter les manières de parler et de se comporter des « blancs » ou des occidentaux (Telep 2019). J’analyserai les marques phonétiques et corporelles de la subjectivation politique chez Emilie, au croisement des rapports de race, de genre et de classe. Dans un premier temps, je montrerai comment ses pratiques corporelles s’opposent à une représentation coloniale infériorisante de la « femme noire africaine » (Boëtsch et Savarese 1999). Dans un second temps, je montrerai comment la whitisation au niveau corporel et phonétique permet à Emilie de performer un ethos professionnel de femme noire entrepreneure appartenant aux classes supérieures des dominants économiques, qui se conforme aux « images des corps légitimes du point de vue du genre [de la classe] et de la race » (Boni-Le Goff 2016 : 164). Je montrerai aussi dans quelle mesure le critère de l’audience visée (Bell 1984) joue un rôle plus ou moins déterminant dans la variabilité stylistique observée. En conclusion, je reviendrai sur l’ambivalence du processus de subjectivation politique chez ce sujet doublement minorisé, du fait des rapports de domination raciaux et genrés, à travers la tension permanente entre assujettissement et émancipation (Butler 2002).

    Mots clés : femme noire, langage et corps, subjectivité, race, postcolonialité

    Bibliographie

    Bell, A., 1984, « Language Style as Audience Design », Language in Society, 13 (2), 145-204.

    Boetsch, G., & Savarese, É., 1999, « Le corps de l’Africaine. Érotisation et inversion », Cahiers d’Études africaines, 39 (153), 123-144.

    Boni – Le Goff, I., 2016, « Corps légitime », Encyclopédie critique du genre, Paris : La Découverte, 159-169.

    Butler, J., 2002, La vie psychique du pouvoir : l’assujettissement en théories, Paris : Editions Léo Scheer.

    Telep, S., 2019, « Whitiser, c’est parler comme un Blanc ». Langage, subjectivité et postcolonialité chez des militants afrodescendants d’origine camerounaise à Paris, thèse de doctorat, Université Paris-Descartes.

 

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