Modalité, temps et périphérie gauche en créole martiniquais

  • À travers les langues du monde, la différence entre modaux épistémiques et radicaux concerne
    notamment leur orientation et leur interaction avec le temps (v., inter alia, Hacquard, 2006;
    Zagona, 2008). Les premiers sont orientés vers le locuteur et les seconds vers le sujet. Les premiers
    ont portée étroite vis-à-vis du temps et les seconds portée large.
    Ceci vaut également pour le créole martiniquais (CM). La position du modal vis-à-vis de la
    particule temporelle détermine son interprétation, comme l’illustrent (1a) et (1b)

    (1) a. Jan té dwet vini
    Jean ANT devoir venir
    ‘Il était nécessaire que Jean vienne.’ (interprétation radicale)
    b. Jan dwet té vini
    Jean devoir ANT venir
    ‘Il est probable que Jean était venu.’ (interprétation épistémique)

    À première vue, ces données semblent s’expliquer par la hiérarchie fonctionnelle de Cinque
    (1999) en vertu de laquelle les épistémiques seraient fusionnés dans une position supérieure au
    temps et les radicaux dans une position inférieure. Toutefois, les modaux épistémiques et radicaux
    du CM sont des verbes à montée. Dans leur position de base, ils sont sous la portée du temps quelle
    que soit leur interprétation. Toute explication positionnelle doit donc être écartée.
    Pour rendre compte de ces faits, je postule que l’interprétation des modaux est relative à
    une variable individuelle et une variable temporelle (Kratzer, 1991). Dans le cas des épistémiques,
    il s’agit (dans une proposition principale) du locuteur et du moment de l’énonciation et dans le cas
    des radicaux, du sujet et du moment de l’événement dénoté par leur complément. La périphérie
    gauche, siège de la force illocutoire (Rizzi, 1997), jouerait donc un rôle capital dans l’interprétation
    des épistémiques, ainsi que le suggèrent Zagona (2008) et Hacquard (2006, 2009, 2010). Tenny et
    Speas (2003, 2004) traduisent cette idée en postulant la présence dans la périphérie gauche d’une
    projection syntaxique, SentienceP, encodant l’évaluation de la proposition par un individu sensible
    recevant le rôle pragmatique de Siège de la connaissance lié à la position Spec,SentienceP. En effet,
    il revient à cet individu d’établir ou commenter la valeur de vérité de la proposition sur la base de
    son état épistémique (le locuteur dans une phrase déclarative et l’allocutaire dans une phrase
    interrogative). On est donc fondé à postuler que l’interprétation des modaux épistémiques est
    relative au Siège de la connaissance.
    Je suggère donc que contrairement aux radicaux, les épistémiques possèderaient un trait
    [Sentience] impliquant le liage de leur variable individuelle par le Siège de la connaissance. Pour
    rendre compte du liage de leur variable temporelle, je propose d’enrichir la projection SentienceP
    d’un argument temporel coréférentiel, dans une principale, au moment de l’énonciation. Ceci a
    pour conséquence de vider le noeud T de son contenu sémantique. D’où l’impossibilité de fusionner
    une particule temporelle devant un épistémique en CM.
    En raison du rôle capital accordé à SentienceP dans l’interprétation des épistémiques, cette
    proposition prédit avec justesse l’impossibilité pour ces modaux d’apparaître dans certains
    contextes et nous invite à explorer le rôle joué par l’interprétation temporelle.

    Références
    Cinque, G. (1999). Adverbs and Functional Heads: A Cross-Linguistic Perspective. New York,
    NY: Oxford University Press.
    Hacquard, V. (2006). Aspects of modality. (Thèse de doctorat, MIT).
    Hacquard, V. (2009). On the interaction of aspect and modal auxiliaries. Linguistics and
    Philosophy, 32(3), 279-315.
    Hacquard, V. (2010). On the event relativity of modal auxiliaries. Natural Language Semantics,
    18(1), 79-114.
    Kratzer, A. (1991). Modality. Dans A. Von Stechow & D. Wunderlich (dir.), Semantik: Ein
    internationales Handbuch zeitgenoessischer Forschung (p. 639-650). Berlin/New York:
    De Gruyter.
    Rizzi, L. (1997). The fine structure of the left periphery. Dans L. Haegeman (dir.), Elements of
    grammar. Handbook of generative grammar (p. 281-337). Kluwer: Dordrecht.
    Tenny, C. L. et Speas, P. (2003). Configurational properties of point of view roles. Dans A. M.
    DiSciullo (dir.), Asymmetry in grammar (p. 315-344). Amsterdam: John Benjamins Pub.
    Co.
    Tenny, C. L. et Speas, P. (2004). The interaction of clausal syntax, discourse roles, and information
    structure in questions. Communication présentée Workshop on Syntax, Semantics and
    Pragmatics of Questions, Université Henri Poncaré, Nancy, France.
    Zagona, K. (2008). Phasing in modals: Phases and the epistemic/root distinction. Dans J. Guéron
    & J. Lecarme (dir.), Time and modality (p. 273-291). Dordrecht: Springer.

 

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