Le développement de la conscience sociolinguistique en contexte de super-diversité

  • Les migrations internationales présentent à l’heure actuelle une intensification importante et des patrons des plus complexes. Les grands centres urbains sont par conséquent le théâtre de mélanges interculturels sans précédent. De cette réalité contemporaine émerge le concept pluridimensionnel de « super-diversité » (Vertovec, 2007), dont l’une des composantes est la super-diversité linguistique. La ville de Londres, en particulier, est identifiée comme haut lieu de la super-diversité, avec des proportions de résidents bilingues ou nés à l’étranger trois fois plus élevées qu’ailleurs au Royaume-Uni (recensement de 2011). Les enfants qui grandissent dans de tels centres urbains sont exposés à une diversité linguistique importante : différentes langues, mais aussi différents accents locaux, régionaux et étrangers. On peut dès lors s’interroger sur le développement de leur capacité à utiliser la variation présente dans le signal pour poser des jugements sociolinguistiques, en particulier sur l’origine géographique des locuteurs.

    Pour répondre à cette question, nous avons fait appel à trois groupes d’enfants (n=90, 30 par groupe) âgés de 4 à 7 ans dont l’expérience linguistique différait : un groupe de multi/bilingues vivant à Londres, un groupe de monolingues vivant à Londres et un groupe de monolingues vivant à Hampton (banlieue située à 25 km de Londres où l’environnement linguistique est plus homogène). Ils ont complété deux tests de perception : une tâche de compréhension et une tâche de catégorisation (Girard et al., 2008; Wagner et al., 2014). La première était constituée de questions simples visant à vérifier la compréhension de l’enfant et servait de phase d’exposition aux accents utilisés subséquemment. La tâche de catégorisation enjoignait les participants à regrouper des locuteurs en fonction de leur accent; des figurines issues d’un livre bien connu des enfants britanniques (The Gruffalo’s Child) étaient utilisées pour représenter les regroupements possibles. Les participants étaient assignés à l’une des trois conditions suivantes, qui comportaient chacune deux accents : local-régional, local-étranger, régional-étranger (où accent local : Londres; régional : Yorkshire ou Derbyshire; étranger : singapourien ou hispanophone).

    Tous les groupes de participants ont obtenu des résultats similaires et au-delà du seuil du hasard dans la tâche de compréhension. Quant à la tâche de catégorisation, les multi/bilingues ont surpassé les monolingues et sont les seuls à avoir réussi la tâche au-delà du seuil du hasard dans la condition local-régional. Les monolingues de Londres ont par ailleurs mieux réussi dans l’ensemble que les monolingues de Hampton. Ces résultats suggèrent que l’expérience linguistique hâtive d’un locuteur est un facteur déterminant dans le développement de sa conscience sociolinguistique. Alors que l’acquisition de plus d’une langue a avantagé le groupe des multi/bilingues, chez les monolingues, le développement de la conscience sociolinguistique semble avoir été favorisé par l’exposition à la super-diversité.

     

    Références

    Girard, Frédérique, Caroline Floccia et Jeremy Goslin (2008), « Perception and awareness of accents in young children », British Journal of Developmental Psychology, vol. 26, no 3, p. 409‑433.

    Vertovec, Steven (2007), « Super-diversity and its implications », Ethnic and Racial Studies, vol. 30, no 6, p. 1024‑1054.

    Wagner, Laura, Cynthia G. Clopper et John K. Pate (2014), « Children’s perception of dialect variation », Journal of Child Language, vol. 41, no 5, p. 1062‑1084.

     

 

Commenter

 

Your email address will not be published. Required fields are marked *