La traduction dévoilement au service de l’art contemporain

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    En janvier 2017, la Galerie UQO recevait Harald Szeemann : Documenta 5, une exposition itinérante du groupe new yorkais Independant Curators International (ICI) commissariée par David Platzker. Les artéfacts témoignaient de la documenta 5, exposition s’étant déroulée en 1972 à Kassel, en Allemagne[1] sous la direction d’Harald Szeemann. Celui-ci a posé un jalon important dans l’art du commissariat en créant le rôle de commissaire indépendant. La mise en exposition par Platzker met en relief toute la critique et les réflexions théoriques qui ont accompagné la tenue de la documenta 5. La directrice de la Galerie UQO a saisi l’occasion pour mettre en place une exposition d’envergure internationale axée sur le questionnement du rôle auctorial du commissariat en art contemporain. À cette occasion, nous avons été chargées de traduire les textes qui accompagnaient les artéfacts.

    Il nous a semblé tout à fait pertinent, lors de la réalisation de notre mandat, de questionner à notre tour le caractère auctorial du traducteur, mais plus précisément le rôle important de la traduction ouvertude, ou traduction dévoilement[2] (Cordonnier, 2002 : 40) dans le contexte d’une traduction culturelle. Ce projet nous place dans un contexte sociologique et historique se présentant sous plusieurs couches et associant plusieurs domaines, époques et approches. Sont au cœur du projet l’art contemporain et l’art conceptuel, tels que pratiqués ici, aujourd’hui, mais aussi dans les années 1970, en Europe. Nous sommes aussi dans un contexte langagier complexe : nous traitions des documents en allemand, issus de la tenue de la documenta 5 et diffusés en Allemagne dans les années 1970; des documents en anglais (originaux ou traduits de l’allemand) produits par ICI à New York en 2011. Quant à nous, nous étions chargées de produire des traductions françaises en contexte québécois et canadien, où le bilinguisme anglais-français est la norme sociale et politique, mais où le français est indissociable de la question identitaire (Québec et francophones du Canada, minoritaires), donc associée à des sensibilités particulières.

    Le plan d’action que nous nous sommes donné pour atteindre le résultat attendu, soit donner accès au contenu de l’exposition aux visiteurs, a été de réaliser des actions de dévoilement selon une approche adaptative, en utilisant les normes[3] appropriées (ou en les transgressant au besoin) selon les contextes propres au domaine langagier canadien, au domaine de l’art contemporain et au commissariat.

    Avec le soutien de Geneviève Has, chargée d’enseignement
    Université du Québec en Outaouais

    [1] La documenta est un événement artistique qui se produit tous les 5 ans à Kassel, en Allemagne, depuis 1955 et qui fait état de l’art contemporain dans le monde. La première édition a eu lieu à l’initiative d’Arnold Bode qui souhaitait « renouer le dialogue entre l’Allemagne et le reste du monde, afin de réinstaller son pays sur la scène internationale de l’art » (https://www.documenta.de/fr/#). L’objectif était de montrer les artistes et les mouvements artistiques modernes qui avaient été réprimés et considérés comme de l’art dégénéré (Entartete Kunst) durant le régime nazi. La documenta 5, quant à elle, s’est produite en 1972.

    [2] La traduction dévoilement est présentée par Cordonnier comme «  une position traductive qui consiste à féconder la culture propre en faisant de la montre de la culture de l’Autre le fondement [de notre travail] » (Cordonnier, 2002 : 47). Dans une volonté de donner accès aux visiteurs/lecteurs à toute la portée de l’exposition, nous donnons à voir au public des textes qui laissent « entrevoir la vérité de l’œuvre, étant entendu que cette vérité ne peut être que relative, en liaison aux outils conceptuels qui sont les nôtres actuellement » (Cordonnier, 2002 : 47). Nos outils conceptuels sont le discours sur l’art du commissariat, la recherche en contexte universitaire dans le domaine multidisciplinaire de l’image et dans le domaine langagier. La traduction dévoilement doit aussi se charger de « constituer la culture du Même » (Cordonnier, 2002 : 49), afin que le visiteur ne soit pas perdu, ne se sente pas exclu d’un propos trop hermétique, l’utilisation de ces outils, comme des codes et des normes culturelles et langagières doit se faire de façon active et consciente.

    [3] Selon Toury (1995), pour devenir traducteur dans un environnement culturel, il faut acquérir un ensemble de normes. Les normes préliminaires orientent le choix des textes à traduire, tandis que les normes opérationnelles guident les décisions prises pendant l’acte de traduction même. Toury considère aussi que les traducteurs peuvent contribuer à l’évolution des normes au fil du temps.

     

    Références: 

    Toury, Gideon 1995. « The Nature and Role of Norms in Translation ». In Gideon Toury, Descriptive Translation Studies and Beyond. Amsterdam-Philadelphia : John Benjamins, 1995, p. 53-69.

    Cordonnier, Jean-Louis 2002. « Aspects culturels de la traduction  : quelques notions clés », Meta : journal des traducteurs/Meta : Translators’ Journal, 47, 1, p. 38-50.

 

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