Interprétation des normes au pouvoir ou pouvoir d’interprétation des normes? L’ambiguïté du rôle des interprètes dans la procédure de demande d’asile en France

    Par Maxime Maréchal

     

    La procédure de demande d’asile en France s’articule autour d’interactions langagières décisives:aussi bien lors des entretiens à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et desApatrides) aboutissant à un accord ou à un refus de protection que, en cas de recours suite à une décision négative, lors des audiences à la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile), le ou la demandeur·se doit convaincre de la légitimité de sa requête un·e administrateur·rice en position de doute voire de suspicion à son égard.

    Or, dans plus de 90% des cas, ces interactions à l’enjeu crucial se font par le truchement d’un·e interprète dont l’intervention ne peut dès lors se réduire à une simple tâche de transcodage linguistique univoque: l’interprète doit en effet permettre la communication au sein du rapport profondément asymétrique entre la personne qui requiert l’asile et celle qui l’octroie.

    Les implications de cette importance de l’interprétation (ou interprétariat) sont encore insuffisamment mises en valeur par la littérature. Les approches sociologiques et anthropologiques ont tendance à occulter l’interprète comme acteur·rice à part entière. Les Interpreting studies, sielles resituent l’interprète au sein des relations de pouvoir inhérentes au contexte de l’asile, adoptent une approche interactionnelle qui a tendance à masquer les déterminants sociopolitiques structurant cette relation asymétrique. Enfin, les travaux en sociolinguistique se focalisent trop peu sur la spécificité de la situation d’interprétation dans l’analyse des pratiques langagières.Aussi proposons-nous de contextualiser rigoureusement l’analyse des interactions entre interprètes, demandeur·ses et administrateur·rices dans les différents espaces où elles se déploient, en passant par une élucidation des différentes normes qui les configurent.

    L’interprétation fait en effet l’objet d’un ample appareil de normes de différents genres (juridiques, institutionnelles, déontologiques, éthiques) et situées à différentes échelles (internationale,européenne, nationale), signe d’une reconnaissance formelle de son caractère décisif dans le respect des droits et de la personne des demandeur·ses d’asile.

    Ce corpus normatif ne doit toutefois pas laisser croire à une uniformité de l’extension et des modalités des pratiques d’interprétation dans la procédure d’asile. Les observations ethnographiques menées à la CNDA et les entretiens avec des interprètes révèlent en effet des écarts dans l’observance des normes formelles entre les différentes institutions, mais surtout des processus d’imposition de normes informelles propres à chacune d’elles.

    Les interprètes se retrouvent donc dans une position institutionnelle ambiguë, que peut porter au jour une description idéales-typique de leurs attitudes, entre soumission, subjectivation et agentivité vis-à-vis des différentes normes.

    Cette approche sociolinguistique tend à souligner la complexité du rôle des interprètes dans la procédure d’asile en France, entre interprétation des normes au pouvoir et pouvoir d’interprétation des normes, et ainsi à appréhender la portée proprement politique des enjeux langagiers qui lui sont inhérents.

 

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