Habiter le masculin : l’infiltration du masculin par la voix féminine dans L’heure de l’étoile de Clarice Lispector

    • Présentatrice(s) ou présentateur(s)

    Dans L’heure de l’étoile, l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector met en scène un auteur,
    Rodrigo, bien qu’elle insinue dès les premières pages de l’oeuvre qu’elle se cache peut-être derrière
    cet auteur : « Dédicace de l’auteur (En réalité Clarice Lispector) (1) ». Rodrigo est néanmoins toujours
    présenté comme un être séparé de Lispector, et c’est par lui que nous parvient le récit de Maccabée,
    une jeune femme pauvre du Nordeste. À force de l’observer (et il affirme qu’il est le seul à le faire),
    Rodrigo est habité par elle ; en l’espace d’un instant, ils deviennent un (2). Après ce moment
    transformateur, Maccabée occupe la place centrale de ce récit, et même si on suppose que Rodrigo
    continue de narrer son histoire, il s’éclipse progressivement. D’ailleurs, plus le récit avance, moins
    la voix narrative au « je » ressemble à celle de Rodrigo. Cette subtile transformation se manifeste
    notamment lorsque la voix narrative témoigne d’une sensibilité qui est contraire aux intentions de
    Rodrigo, qui souhaitait rester distant par rapport au récit (3). De fait, à travers la voix de l’auteur, on
    a l’impression que c’est la voix de Lispector qui se fait entendre, et ce, même si l’auteur s’exprime
    toujours au masculin. J’aimerais donc avancer l’idée que l’infiltration par le féminin du masculin
    dans cette oeuvre vient investir la barrière entre les genres, non pas pour qu’elle tombe tout à fait,
    mais pour que chacun d’eux soit rendu poreux. Et comme toujours chez Lispector, c’est par le
    langage qu’une telle réflexion prend forme, notamment par l’usurpation des pronoms, ce que je
    souhaite montrer dans cette communication.

    1 Clarice Lispector, L’heure de l’étoile, Paris, Des femmes-Antoinette Fouque, 1985, p. 9.
    2 « Je vois la nordestine se regarder dans la glace et — roulement de tambour — dans la glace apparaît mon
    visage fatigué et mal rasé. Tant nous avons échangé nos rôles. » (Clarice Lispector, L’heure de l’étoile, p. 27)
    3 Au début du récit, il affirme d’ailleurs vouloir maintenir une certaine distance avec Maccabée : « […] je
    suis sans pitié pour mon personnage principal, la nordestine : ce récit, je le veux froid. Mais moi, j’ai le droit
    d’être douloureusement froid et vous pas. Pour toutes ces raisons, je ne vous laisserai pas la parole. » Pourtant,
    après que Maccabée a été laissée par son petit-ami, Olimpico, la voix narrative se fait très empathique par
    rapport à la jeune femme : « Aussi lui pardonnerai-je [à Olimpico] » (L’heure de l’étoile, p. 82). Or, cette
    voix, qui n’appartient pas à Maccabée, ne semble pas non plus être celle de Rodrigo, qui est presque oublié
    à ce moment du récit. Plus loin, on lit : « Oui, j’aime beaucoup Maccabée, ma chère Macc […] » (L’heure de
    l’étoile, p. 86).

 

Commenter

 

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.