Expériences de sujétion dans la prose d’Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat.

    Par Myra Hogue

     

    Il y a cinquante ans éclatait l’affaire Éden, Éden, Éden. À peine publié, le roman de Pierre Guyotat, jugé pornographique et violent, était interdit (1). Si cette décision du pouvoir en place lui a «glacé l’encre» (Guyotat, 1960, p.54), empêchant la circulation de son écrit pendant dix ans, elle aura aussi eu comme effet d’accélérer la réforme langagière de Guyotat, l’amenant à produire des œuvres dont l’«illisibilité» les rendra «imperméable[s] […] à la censure» (Leclair, 9 février 2020). Dans le cadre du colloque Langage : norme et pouvoirla présente communication se proposera justement de replonger dans l’univers d’Éden. Plus précisément, il s’agira d’offrir une étude du travail langagier hors norme de Guyotat et des expériences de sujétion qui lui sont liées 

    Tout d’abord, il sera question de voir comment Guyotat forge une langue à même de rendre compte de l’expérience d’assujettissement de ces «putains», ces «non-humains» (Surya, 2000, p.37qui remplissent les bordels d’ÉdenTel qu’il sera exposé, l’utilisation du présent de l’indicatif, l’absence de psychologie, d’identités et de paroles assignables ainsi que «la succession rapide et fragmentée des séquences» (Cliche, 2016, p.129), laissent à voir l’existence non pas de personnages ou de sujets, mais de simples corps, de «chairs meurtries» (Cliche, 2016, p.129) qui se percutent: aliénées, esclaves.  

    Ensuite, la présente communication s’intéressera à l’expérience d’assujettissement du lecteur et de la lectrice devant la langue guyotienne. Son rythme, son souffle rapide et ininterrompu — il n’y a aucune pause dans le texte, que ce soit par des chapitres, des paragraphes ou des points qui terminerait l’unique phrase qu’est Éden — ne permet aucun repos et rend captif.ve.s les lecteur.rice.s. Qui plus est, leurs corps essoufflés se voient également pris à partie par l’écriture hautement sensorielle de Guyotat (2). Corps du texte — charcuté à coups de ponctuation (:  ; /— //, etc.) , corps des «putains» et corps des lecteur.rice.s apparaissent, dans toute leur matérialité, violentés  

     

    1. Le ministre de l’Intérieur français, Raymond Marcelin, répond en effet au triple Éden de Guyotat par une triple interdiction de vente aux mineurs, d’affichage et de publicité en vertu de l’article 14 de la loi du 16 juillet 1949 permettant de condamner une œuvre pour son « caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence […] » (Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Récupéré de www.legifrance.gouv.fr).
    2. Les descriptions d’odeurs, de couleurs, de goûts et de textures foisonnent dans Éden et interpellent les sens des lecteur.rice.s qui n’ont d’autre choix que d’en sentir les odeurs de « sueur », de « vomissures », de « déjections » et de « sang » (Guyotat, 1970, p.24) ; d’en toucher les corps froids (Guyotat, 1970, p.24) tendus et « vibrants » (Guyotat, 1970, p.24) ainsi que d’en voir toutes les couleurs, du noir bleuté des cheveux (Guyotat, 1970, p.31) au violet des glands (Guyotat, 1970, p.18) en passant par le rouge des aisselles (Guyotat, 1970, p.24) et le jaune des iris (Guyotat, 1970, p.21). 

     

    Bibliographie  

    Cliche, A. (2016). … ton ciel à la sueur de ton sexe. Pierre Guyotat : le père-totem de l’esclave absolu. Études françaises, 52 (1), 127-145.  

    Gagnon, K. (2014). Faire chanter la langue : approches de la défiguration dans lœuvre de Pierre Guyotat (Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal). 

    Guyotat, P. (1970). Éden, Éden, Éden. Paris, France : Gallimard.  

                      . (1984). Vivre. Paris, France : Denoel. 

    Leclair, B. (2020, 9 février). Décès de Pierre Guyotat, écrivain à l’univers hanté par la chair. Le Monde. Repéré à https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/02/07/l-uvre-de-pierre-guyotat-un-univers-d-une-splendeur-cruelle-et-hante-par-la-chair_6028852_3382.html  

     

    Surya, M. (1999). Mots et monde de Pierre Guyotat. Lignes, 3(3), 28-52. Repéré à https://www.cairn.info/revue-lignes1-2000-3-page-28.htm 

     

 

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