Essai de sémantique lexicale interculturelle sur l’expression du rapport de l’individu au temps

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    Les études en linguistique sur la notion de temps se concentrent généralement sur les temps de verbe et les parties du discours traditionnellement conçues comme lexicalement pauvre (notamment les prépositions). Née du constat que la sphère de la vie privée semble être la plus touchée par les mutations sociales récentes provoquées par l’accélération des temporalités et la banalisation de la technique moderne, cette étude de sémantique lexicale vise à explorer la signification contemporaine, à travers ses valeurs d’usage, de l’expression temps pour soi et de ses variantes paradigmatiques : moment pour lui, minute à moi, journées pour eux, etc. Afin de vérifier l’hypothèse que les usages lexicaux qui expriment la notion de temps sont liés aux représentations socioculturelles de celle-ci, nous avons comparé les emplois au Canada francophone et en Europe francophone.

    Les corpus exploités sont la base de données journalistique Eureka et quelques forums du site Internet Doctissimo, qui représentent ensemble un bassin très vaste de productions linguistiques dans un cadre médiatique d’une part, et conversationnel d’autre part. Les quelque 6,5 millions d’articles de neuf quotidiens (cinq canadiens et quatre européens) publiés entre 2000 et 2018, et 90 millions de messages de quatre forums (famille, psychologie, santé, vie pratique) écrits entre 2003 et 2018 nous ont permis de travailler sur 2000 et 10 000 occurrences respectivement. Celles-ci ont été identifiées à l’aide d’un programme ad hoc codé en Python, tandis que leur analyse en trois étapes a été effectuée avec le logiciel Excel. Dans un premier temps, nous observons les différences d’usages en fonction des variantes de l’expression employées selon les trois paradigmes qui la composent (temps + pour/à + soi). Nous relevons ensuite les principales cooccurrences et chaines isotopiques dans lesquelles s’insèrent les emplois de l’expression au sein des textes. Finalement, nous commentons deux usages spécifiques qui se présentent comme des extensions syntagmatiques plus ou moins figées de l’expression temps pour soi. La comparaison diatopique est réalisée sur la base du lieu de publication des périodiques principalement, et de la localisation des profils de Doctissimo lorsque cette information est disponible.

    Les résultats montrent une hausse globale de l’usage de temps pour soi depuis le début des années 2000. Au Canada comme en Europe, l’expression s’insère régulièrement dans des discours traitant de la famille, du travail et de la maladie. Conçue comme un besoin (parfois coupable) ou un luxe, ou bien comme quelque chose dont on n’a pas (assez), la notion de temps pour soi se combine fréquemment avec des modalités exprimant le désir (vouloir, aimer, souhaiter, envie, etc.) et le manque ou l’absence (notamment par la négation du verbe avoir). Tandis que les usages en Europe laissent entrevoir une conception plus générique, moins personnelle, de la notion de temps pour soi (le/un temps pour soi, elle n’a pas une minute à elle), ceux au Canada entrent davantage dans un rapport de possession (mon temps à moi, son moment à lui) ou d’attribution (du temps pour moi, prenez quelques minutes pour vous).

 

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