À qui s’adresse le traducteur? Une question de temps et d’éthique

    • Présentatrice(s) ou présentateur(s)

    En gestion des risques, la recherche de coopération est nécessairement définie par un cadre temporel : tels acteurs, tel réseau, dans un certain temps. L’analyse des risques en traduction présuppose donc normalement que tous les acteurs soient en présence des uns et des autres, de façon à ce que la coopération se produise sans qu’il y ait besoin de se référer au temps comme facteur décisif.

    Pourtant, dans certaines formes de traduction, surtout littéraires et philosophiques, la psychologie du traducteur s’ouvre à un cadre temporel très élargi. Parfois ce cadre prend la forme d’un dialogue à travers les siècles, mais aussi souvent celle d’une croyance en une justice future : le bon travail gagnera toujours, un jour, croit-on. Il se produit alors une transcendance quotidienne plus ou moins littéraire, basée sur la longévité institutionnelle : la traduction comme institution qui fournirait le Nachleben de Benjamin, traduit par Derrida comme une sur-vie grâce à l’itérabilité de la grande œuvre. En même temps, comme l’a bien calculé Robert Escarpit, la probabilité que l’écrit d’aujourd’hui soit en presse d’ici cinquante ans est plus faible que celle de gagner à la loterie. La transcendance institutionnelle, statistiquement, ne serait qu’un leurre, un mirage de la chose imprimée, une aspiration des jeunes d’autrefois.

    Que se passe-t-il, cependant, quand on travaille en support électronique ? L’espace-temps du réseau, cet espace des relations synchroniques entre personnes, devient nécessaire pour l’existence même du texte, dans une économie toujours présentielle du don : c’est surtout dans l’espace que l’on échange des textes, des traductions, des réceptions ; il reste peu de temps pour le temps et sa promesse de justice. L’écrivain dissident du régime totalitaire veut que son message sorte à la lumière extérieure, maintenant, de toute urgence. Si promesse de justice il y a, il faut qu’elle arrive bientôt.

    Cette compression de la dimension temporelle demande sa propre éthique, bien loin des élégies du dialogue imaginaire entre traducteur et auteur. C’est une éthique d’urgence qui se contente de la traduction automatique, ou du traducteur post-éditeur, du moins du message qui s’adresse à un lecteur qui répond, qui demande, qui corrige, qui constitue le texte, comme dialogue en temps réel.

 

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